Mardi 8 septembre, le litre de gazole s'affichait à 2,28 € en moyenne en France. Le sans-plomb 95-E10, l'essence la plus consommée dans notre pays, à 2,12 €.
Depuis le 28 février, le gazole a pris 56 centimes. L'essence, 40 centimes.
Un plein de 50 litres, c'est aujourd'hui 114 euros. Vingt-huit euros de plus qu'en février, pour exactement le même trajet.
Le lendemain, mercredi 9 septembre, le ministre de l'Économie, Roland Lescure, a convoqué les distributeurs à Bercy. Les caméras étaient là. La réunion a duré quelques heures.
Et il en est sorti… rien.
Pas de baisse des taxes.
Pas de plafonnement des prix.
Pas d'aide générale.
Uniquement le rappel d'un chèque de 100 euros réservé aux « gros rouleurs », que beaucoup d'ayants droit n'ont même pas réclamé, faute de savoir qu'il existait.
Autrement dit : débrouillez-vous.
Un mois de salaire par an, juste pour aller travailler
Avant même cette flambée, l'Insee avait chiffré la réalité que vivent des millions de familles françaises.
2,2 millions de ménages motorisés — soit plus de 10 % d'entre eux — dépensaient déjà l'équivalent de plus d'un mois de revenu annuel rien qu'en carburant.
Et l'addition n'est pas la même selon l'endroit où l'on vit :
Dans les intercommunalités rurales, 13,5 % des ménages motorisés sont dans ce cas. Dans les grandes agglomérations : 9,0 %.
Les ménages les plus exposés parcourent 27 458 km par an, contre 14 506 km pour la médiane nationale. Presque le double.
38 % de ces ménages très exposés vivent sous le seuil de pauvreté.
Pourquoi cet écart ? Parce que près de 90 % des actifs ruraux n'ont pas d'autre solution que la voiture pour aller travailler, contre moins de 60 % en ville.
Pas de métro. Pas de tram. Un car scolaire le matin, parfois. Le médecin à 25 kilomètres, la pharmacie à 12, le premier supermarché à 18.
On répète à ces Français qu'ils n'ont qu'à « moins rouler ». Mais moins rouler, pour eux, cela veut dire : ne plus aller travailler, ne plus se soigner, ne plus faire garder les enfants.
Ce ne sont pas des kilomètres de confort. Ce sont des kilomètres de survie.
Sur 2,28 €, plus d'un euro part directement dans les caisses de l'État
On nous répond : « C'est la géopolitique. »
C'est vrai pour une part. Avant le conflit au Moyen-Orient, près d'un cinquième de l'offre mondiale de pétrole transitait par le détroit d'Ormuz. La circulation y est aujourd'hui quasiment à l'arrêt, et le baril de brent a franchi la barre des 100 dollars.
Mais aucun gouvernement français ne décide du cours du brut. En revanche, il décide très exactement de ce qu'il empile par-dessus.
Et voilà ce que l'on ne vous montre pas sur le panneau lumineux de la station-service.
En France, les taxes représentent environ 54 % du prix du carburant.
L'accise (l'ancienne TICPE) : 0,68 € par litre d'essence, 0,59 € par litre de gazole. Un montant fixe, qui ne baisse jamais, quel que soit le cours du pétrole.
La TVA à 20 %, appliquée non seulement sur le carburant… mais aussi sur l'accise elle-même.
Relisez cette dernière ligne. Vous payez une taxe sur une taxe.
Résultat : à chaque plein, plus d'un euro par litre est prélevé par l'État. Et comme la TVA est proportionnelle, plus les prix montent, plus les recettes fiscales gonflent.
C'est le mécanisme le plus cynique de notre fiscalité : la crise qui vous appauvrit enrichit mécaniquement celui qui refuse d'y remédier.
Le gouvernement invoque « l'état des finances publiques » pour ne rien faire. Mais l'état des finances publiques s'améliore à chaque centime supplémentaire affiché à la pompe.
Ajoutons que la France applique des taux d'accise proches du double des minima fixés par l'Union européenne. Ce n'est donc pas Bruxelles qui l'impose. C'est un choix français.
Un choix que l'on peut défaire.
Et le pire est devant nous
Si rien n'est fait, 2027 sera bien plus douloureux encore.
Le marché carbone ETS2. À partir de 2027, les distributeurs de carburant devront acheter des quotas de CO₂ — dont le coût sera intégralement répercuté sur vous. Les estimations tournent autour de 15 centimes par litre, et jusqu'à 23 centimes en cumulant les autres dispositifs (certificats d'économie d'énergie, incorporation de biocarburants). L'UFC-Que Choisir évoque de 200 à 650 euros de plus par an et par automobiliste.
Les biocarburants rattrapés par le fisc. Entre 2026 et 2028, l'avantage fiscal du Superéthanol-E85 et du B100 est progressivement supprimé. L'E85, aujourd'hui autour de 0,88 €, pourrait grimper vers 1,20 € le litre. On punit ainsi le seul carburant produit en France, par nos agriculteurs, et le moins carboné du marché. Ceux qui ont fait l'effort de convertir leur véhicule — souvent les plus modestes — seront doublement pénalisés.
Souvenons-nous : en 2018, c'est une hausse bien plus modeste qui a mis des centaines de milliers de Français sur les ronds-points.
Le Premier ministre Sébastien Lecornu promet « ni augmentation ni création d'impôts » et des « aides ciblées » pour les carburants. Mais une aide ciblée, c'est un pansement que l'on distribue après avoir donné le coup. Et l'ETS2, lui, arrive quoi qu'il arrive.
Nous ne demandons pas la charité d'un chèque. Nous demandons que l'État cesse de se servir sur un besoin vital.
NON AU RACKET SUR NOS PLEINS
Adressée à : Roland Lescure, Ministre de l'Économie et des Finances
Monsieur le Ministre,
Le 9 septembre, vous avez réuni les distributeurs de carburant à Bercy. Vous en êtes ressorti sans annoncer la moindre mesure, écartant à la fois la baisse de la fiscalité, le plafonnement des prix et toute aide générale.
Pendant ce temps, le gazole atteint 2,28 € le litre — 56 centimes de plus qu'à la fin du mois de février — et 2,2 millions de ménages consacrent déjà plus d'un mois de revenu annuel à remplir leur réservoir — dans les campagnes avant tout, là où la voiture n'est pas un loisir mais la condition de l'emploi et de l'accès aux soins.
Nous vous demandons solennellement :
De baisser immédiatement l'accise sur les carburants, au moins le temps que les cours du pétrole redescendent, comme la France l'a déjà fait par le passé et comme le droit européen le permet largement.
De mettre fin à la TVA appliquée sur l'accise. Taxer une taxe n'est pas de la fiscalité, c'est un procédé. Aucun gouvernement ne devrait voir ses recettes augmenter mécaniquement à mesure que ses citoyens s'appauvrissent.
D'instaurer un mécanisme de fiscalité flottante, qui réduise automatiquement l'accise lorsque le prix à la pompe dépasse un seuil défini, afin que les hausses de TVA liées à la flambée reviennent aux Français plutôt qu'au budget de l'État.
De demander à la France un moratoire sur l'entrée en vigueur du marché carbone ETS2 en 2027, et de renoncer à la suppression de l'avantage fiscal du Superéthanol-E85 et du B100, qui frappe les foyers les plus modestes et la seule filière carburant produite sur notre sol.
De reconnaître la spécificité des territoires ruraux, où près de 90 % des actifs n'ont aucune alternative à la voiture individuelle, en cessant de traiter une contrainte subie comme un choix de consommation.
Monsieur le Ministre, un pays qui rend le travail plus coûteux que l'inactivité pour ceux qui vivent loin des villes prépare sa propre fracture.
Nous ne réclamons ni chèque, ni aumône, ni exception. Nous réclamons que l'État renonce à prospérer sur notre immobilité.
Veuillez recevoir, Monsieur le Ministre, l'expression de notre très haute considération.
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